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L'Agrithéâtre,

L'Agrithéâtre,

le lieu culturel qui se construit avec ceux qui sont là


Chroniques de lectures peu recommandables

Publié par Agrithéâtre sur 4 Août 2020, 12:55pm

Le spectateur émancipé de Jacques Ranciere

 

Je parlerai ici d’un petit livre d’un philosophe peu médiatisé, qui m’a apporté quelques questions nouvelles à celles que je me posait déjà à propos du théâtre. Il s’agit de Jacques Ranciere et du « Spectateur émancipé ». J’ai récemment vu en vidéo certes, quelques spectacles de jeunes compagnies qui impliquent le spectateur, et nous présente un théâtre ultra réaliste qui me semble très bête. Un couple qui s’engueule en cassant des assiettes, voilà qui est nouveau et original et met le pauvre spectateur au cœur d’une réalité qui réveille en lui dieu sait quel processus cathartique endormi par l’information, qui diffuse en boucle le problème des violences conjugales.

Ce que Ranciere pointe et interroge, c’est la passivité du spectateur.  Qu’est le spectateur dans l’acte théâtre si ce n'est  un être recevant des mots et des images de façon passive. C’est en tout cas l’idée qu’on se fait communément de la position du spectateur. Un être soumis à la représentation.

Les grands textes classiques sans cesse montés par des metteurs en scène inovant le sujet à l’éclairage d’une actualité toujours pleine d’une modernité qu’auraient saisit l’histoire et les auteurs, ces grands textes ont effectivement une puissance d’évocation ou de questionnements. Les maintenir dans les « conservatoires » comme figures exemplaires des langues poétiques n’est pas inutile, et reste un moyen de pratiquer ce que l’on appelle culture.

Le théâtre contemporain depuis les années 1920, et le XX° siècle plus généralement, a introduit de nouveaux genres, et d’autres interrogations, pensons à Beckett, Ionesco, Arrabal, et plus près Sarah Keine, Edward Bond, et d’autres encore plus proches. Mais la forme reste toujours dans ce rapport de forme frontale scène salle. C’est l’interrogation de cette forme ( l’Age d’or d’Ariane Mnouchkine était une  tentative intéressante) qui pose problème. Il y a dans cet art quelque chose de figé, que j’interroge depuis plusieurs années sans vraiment y répondre et Ranciere nous dit presque qu’il n’y a pas de réponse. Mettre le spectateur sur scène n’est pas la solution, le faire intervenir encore moins.

Il y a dans cet art, et ce depuis le théâtre Grec, un vecteur de pouvoir, qui peut être même qualifié de politique, entre la scène, aux mains des artistes, et le public qui paye pour voir et entendre. Emanciper le spectateur voudrait dire le placer en capacité d’agir, d’avoir « son mot à dire ».

 

L’émancipation, elle, commence quand on remet en question l'opposition entre regarder et agir, quand on comprend que les évidences qui structurent ainsi les rapports du dire, du voir et du faire appartiennent elles-mêmes à la structure de la domination et de la sujétion. Elle commence quand on comprend que regarder est aussi une action qui confirme ou transforme cette distribution des positions. Le spectateur aussi agit, comme l'élève ou le savant. Il observe, il sélectionne, il compare, il interprète. Il lie ce qu'il voit à bien d'autres choses qu'il a vues sur d'autres scènes, en d'autres sortes de lieux. Il compose son propre poème avec les éléments du poème en face de lui. Elle participe à la performance en la refaisant à sa manière, en se dérobant par exemple a l'énergie vitale que celle-ci est censée transmettre pour en faire une pure image et associer cette pure image à une histoire qu'elle a lue ou rêvée, vécue ou inventée. Ils sont à la fois ainsi des spectateurs distants et des interprètes actifs du spectacle qui leur est proposé.

Le spectateur émancipé – la fabrique éditions – p 19

On voit vite que Ranciere considère le spectateur comme critique et non comme un ignare à qui il faut apprendre. Que l’acte du « voir et entendre » est un acte poétique. Car le théâtre fait avant tout appel à notre sens poétique, passant par l’esthétique et le sens bien sûr.

C'est là un point essentiel: les spectateurs voient, ressentent et comprennent quelque chose pour autant qu'ils composent leur propre poème, comme le font à leur manière acteurs ou dramaturges, metteurs en scène, danseurs ou performers.

Ibid – p 19

 

On dira que l'artiste, lui, ne veut pas instruire le spectateur. Il se défend aujourd'hui d”utiliser la scène pour imposer une leçon ou faire passer un message. Il veut seulement produire une forme de conscience, une intensité de sentiment, une énergie pour l'action. Mais il suppose toujours que ce qui sera perçu, ressenti, compris est ce qu'il a mis dans sa dramaturgie ou sa performance. Il présuppose toujours l’identité de la cause et de l'effet. Cette égalité supposée entre la cause et l'effet repose elle-même sur un principe inégalitaire: elle repose sur le privilège que s'octroie le maître, la connaissance de la «bonne ›› distance et du moyen de la supprimer. Mais c'est là confondre deux distances bien différentes. Il y a la distance entre l'artiste et le spectateur, mais il y aussi la distance inhérente à la performance elle-même, en tant qu'elle se tient, comme un spectacle, une chose autonome, entre l'idée de l'artiste et la sensation ou la compréhension du spectateur. Dans la logique de l'émancipation il y a toujours entre le maître ignorant et l’apprenti émancipé une troisième chose - un livre ou tout autre morceau d'écriture - étrangère à l'un comme à l'autre et à laquelle ils peu vent se référer pour vérifier en commun ce que l'élève a vu, ce qu'il en dit et ce qu'il en pense. Il en va de même pour la performance. Elle n°est pas la transmission du savoir ou du souffle de l'artiste au spectateur. Elle est cette troisième chose dont aucun n°est propriétaire, dont aucun ne possède le sens, qui se tient entre eux, écartant toute transmission à l'identique, toute identité de la cause et de l'effet Cette idée de l’émancipation s'oppose ainsi clairement à celle sur laquelle la politique du théâtre et de sa réforme s'est souvent appuyée: l’émancipation comme réappropriation d'un rapport a soi perdu dans un processus de séparation.

Ibid – p 19

En réalité, et Ranciere repère le mécanisme, entre l’intention du « faiseur », le metteur en scène et ses sbires artistes, et le spectateur se situe « l’inconscient ». Et Freud ne parle t il pas de l’inconscient comme l’autre scène ? Cette chose où se présente des images et des montages appelés rêves, et cette réappropriation du rapport à soi perdu dans le processus de séparation n’est il pas l’effet du processus analytique vu par Lacan et dès lors le théâtre serait le lieu d’un inconscient disons sociétal. Cette chose dont s’empare l’artiste, ce pouvoir créateur, qu’il donne à voir en démiurge au spectateur adamique déclanche chez le dit spectateur un système associatif culturel dans son ’inconscient , qui produit du penser, soit asservit par la culture dominante bourgeoise, soit par le sentiment que « ce n’est pas pour lui ». Créant par là un sentiment dont parle Ranciere d'infériorité, de manque, de vide du savoir ( Je dirai presque du savoir universitaire) .

Nous en arrivons par le biais de ces analyses à ce que « faire du théâtre » c’est poser une question politique et psychologique qui met en jeu l’inconscient de chacun, inconscient structuré comme le langage d’une culture d'une histtoire et donc d’un ordre social spécifique .

Ranciere pose avec une justesse et une intelligence très vive et fine cette question culturelle du théâtre, au delà de la fonction de divertissement dont hélas cet art semble revêtir les habits de paillettes que notre époque décadente propose et  raffole, tandis que l’underground théâtral patauge dans les anciennes arcannes indiquées par Brecht et Artaud, se heurtant à l'impossible théâtre populaire si cher à Vilar.

Re interroger le spectateur et son rapport au théâtre, tel sera la  prochaine "performance" de l'Agrithéâtre en 2022. 

A suivre

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